Le soleil dardait ses rayons brûlants sur le sol recouvert de sable. À l’Est de Hiwar, on se croirait en plein désert, le vrai, celui qui recouvre tout le Sud de l’Émirat. Nadir ne s’était pourtant éloigné que de quelques lieues. En se retournant, il pouvait toujours apercevoir les murs blancs des maisons de sa ville d’accueil, déformés par l’air chaud ambiant.

C’était sinistre. Bien qu’il se trouvât en plein dans le territoire d’Ibnou Bir, il ne semblait pas y avoir âme qui vive. Seulement quelques palmiers clairsemés, poussant ici et là, chanceux d’avoir trouvé une ressource en eau souterraine dans cette désolation.

Rien ne semblait se détacher du paysage, quelle que soit la direction vers laquelle on tournerait son regard, à part la lointaine ville. Pourtant, d’après la carte de Lamia, une stèle devait se trouver non loin de là. Un nouvel indice de plus dans sa quête était à portée de main.

Est-ce que la carte était obsolète ? C’était possible. La stèle de la palmeraie, dans le territoire des Ibnou Saïd, a survécu seulement parce qu’elle avait une relative utilité. Il est fort probable que toutes celles qui n’avaient pas autant de chances aient été détruites. Pourtant, se dit Nadir, un point de repère visuel dans cette zone délabrée serait plus qu’utile !

Quoi qu’il en soit, Nadir ne devait pas s’attarder. Son accrochage avec Cheikh Fayssal a sûrement fait parler au sein des Ibnou Bir, et s’il s’avérait qu’on le surprenne ici, cela ne risquait pas d’arranger sa situation. Il a augmenté ses chances de passer inaperçu en se rendant ici en pleine journée, à une heure où tout habitant de la ville, ou voyageur, aurait pris soin de rester à l’ombre. Si des hommes de la tribu étaient chargés de surveiller ce territoire, ils en étaient sûrement conscients, et ne se fatigueraient sûrement pas à scruter des yeux des allées et venues inexistantes dans cette vaste plaine aride, le tout sous un soleil de plomb.

Nadir scrutait au sol le moindre signe d’une stèle du haut de sa monture. La moindre roche pouvait être en réalité une partie d’une stèle enterrée. Pendant une bonne heure, il vérifia tout ce qui se distinguait du sol pétrifié et de la fine couche de sable par-dessus. En vain. C’était une tâche beaucoup trop grande pour un seul homme, il lui fallait au moins une dizaine de personnes pour pouvoir sérieusement faire ce travail.

Mais à qui pouvait-il s’adresser pour obtenir de l’aide ? Sûrement pas aux hommes des Ibnou Bir chez qui il se trouvait maintenant en toute illégalité. Les Ibnou Saïd ? C’était impensable, faire venir des hommes d’une tribu adverse sur ce terrain déclencherait inéluctablement une guerre de tribus.
« Je me suis bien débrouillé, ironisa Nadir, à peine quelques jours et j’ai réussi à me faire des ennemis. »

Mais pas que. Il avait aussi trouvé une alliée, en tout cas l’espérait-il, en la personne de Lamia. Il était certain qu’elle l’aurait accompagné avec joie ici, pour pouvoir rechercher les traces d’une ancienne culture. C’était d’ailleurs la seule personne qui semblait partager son enthousiasme pour ses recherches. Qu’avait-elle dit déjà, à propos de la carte et des stèles ? Qu’elle ne pouvait pas explorer comme bon lui semble les parcelles voisines parce qu’elle était une femme seule.

Nadir se souvint d’être sur le point de lui proposer de l’accompagner presque par réflexe, avant de taire cette idée ridicule. Comme s’il pouvait s’aventurer seul avec une femme célibataire en pleine journée, et qui plus est sur le territoire d’une tribu hostile ! Mais le désarroi dans la voix de Lamia avait quelque chose de touchant. Nadir sentait en elle l’âme d’une exploratrice, d’une personne qui souhaitait s’échapper de temps à autre de sa bibliothèque, pour pouvoir confronter ses connaissances au monde réel.

Les ombres sur le sable s’allongeaient. Le temps passait, sans que Nadir ne puisse voir le moindre signe d’une stèle. Plus il resterait longtemps, plus les chances d’être découvert augmentaient. Son esprit divaguait, étourdi par la lumière environnante et assommé par la fournaise. À contrecœur, il lui fallait écourter ses recherches.

Ce n’est que lorsqu’il prit la direction de la ville qu’une pensée l’interpella. Il sortit sa carte, et observa la position de la croix indiquant l’emplacement de la première stèle, celle qu’il avait trouvée dans la palmeraie des Ibnou Saïd. Il se souvenait que celle-ci était quasiment en lisière de la palmeraie. Pourtant, en observant la carte, elle était située bien plus à l’intérieur. Est-ce que Lamia s’était trompée en la recopiant ?

Il en doutait. Elle était très méthodique et minutieuse, et à la vue du tracé des lignes de la carte, ce ne devait pas être la première fois qu’elle en recopiait une. D’ailleurs, lorsqu’il avait comparé la copie à la carte originale, il n’y avait vu aucune différence. Toute chose qu’entreprenait Lamia était effectuée avec le même soin qu’elle prenait pour gérer le Majlis. Nadir pensait que si le Majlis pouvait témoigner en sa faveur, il était sûr qu’il ne tarirait pas de louanges à l’égard de sa nouvelle maîtresse.

Non, ce ne pouvait pas être une erreur de sa part.

Une seule autre explication était donc possible : on avait volontairement induit en erreur toute personne qui lirait cette carte, et il y avait une espèce de code pour découvrir les vrais emplacements. Mais il ne pouvait se baser sur l’emplacement de la première stèle sur la carte pour en déduire l’emplacement de la seconde. D’une part, c’était beaucoup trop simple, et d’autre part, de ce qu’il voyait, cela l’amènerait à s’aventurer beaucoup trop loin dans le territoire des Ibnou Bir, vers les Mines de Cuivre, qui ne seraient sûrement pas sans surveillance.

Deux formes à l’horizon firent leur apparition, tirant Nadir de ses réflexions. À cause de la température de l’air, on ne pouvait pas encore distinguer si c’étaient des rochers de taille humaine ou bien des personnes. Nadir resta sur place, attendant de voir si les formes s’avanceraient.

Après quelques minutes d’observation, les formes se précisèrent. Elles étaient bel et bien humaines. C’étaient des cavaliers, il ne pouvait y avoir aucun doute maintenant. S’il pouvait les voir, les cavaliers pouvaient donc également le voir. Leurs yeux étaient d’ailleurs sûrement plus habitués à l’intense lumière du lieu. Il n’aurait pas dû rester ici aussi longtemps, et surtout, sans escorte. Impossible de leur échapper, autant les attendre et régler la situation.

Le bruit des sabots sur le sol s’intensifiait. Maintenant, Nadir pouvait même apercevoir les brides de cuir sur l’encolure des chevaux, et même les fourreaux étincelants sur les côtés des cavaliers.

« Qui va là ? » clama l’un des cavaliers.
— Je suis le Wali Nadir, et vous, qui êtes-vous ? »

Les deux cavaliers se regardèrent l’un et l’autre, incrédules devant l’attitude du Wali.

« Tu ferais bien de nous répondre, voyageur, ou ça pourrait mal se passer. On n’aime pas les étrangers qui se permettent de venir se promener sur nos terres sans autorisation. Encore une fois, qui es-tu ?
— Je suis le Wali Nadir, l’invité du Gouverneur.»

Le cavalier se tut longuement, comme s’il analysait ce qu’il allait bien pouvoir lui répondre, tout en scrutant tout signe qui pourrait confirmer le statut de Nadir.

« Le Wali, vraiment ? Qu’est-ce que tu… Hem, qu’est-ce que vous faites ici ? »

Nadir sourit au changement de ton du cavalier.

« J’étais simplement en train d’explorer les environs de Hiwar, il y a une loi qui me l’interdit ?
— Peu importe que vous soyez le Wali, les Ibnou Bir possèdent cette terre et personne n’a le droit de la fouler sans y être invité. Vous avez sûrement demandé l’autorisation aux Ibnou Saïd avant de vous promener dans la palmeraie, non ?»

Le cavalier semblait hésiter à poursuivre. Nadir comprit que l’accrochage avec Cheikh Fayssal avait bien fait le tour de la tribu. Cela n’irait sûrement pas jusqu’à l’affrontement, mais il était devenu indésirable ici. Toutes ces précautions pour rien finalement.

« Si c’est comme cela que vous traitez les étrangers pacifiques, je n’imagine même pas ce que vos ennemis subissent…
— Tant que les étrangers ne nous causent pas de problèmes, aucun souci à se faire. »

La discussion tournait en rond. Nadir ne voyait aucun moyen de continuer ses recherches, et c’était peine perdue que de les convaincre. D’une certaine manière, heureusement que ces cavaliers l’ont intercepté maintenant : si c’était après avoir découvert une autre stèle, la discussion aurait pris une tournure plus inquiétante.

« Très bien, cavaliers, je retourne en ville. Transmettez mes respects au Cheikh Fayssal pour ce chaleureux comité d’accueil que vous m’avez réservé. »

Il fit avancer son cheval en laissant les cavaliers derrière lui, sans même faire attention à leur réaction. Il fallait abandonner toute exploration dans cette zone, et procéder autrement. Comment mettre la main sur ces maudites stèles et confirmer sa théorie ? Elles étaient quasiment toutes situées ici, enterrées ou bien cachées on ne sait où. Il y en avait quelques-unes en dehors, mais leur emplacement était incertain.

La perte de temps mettait Nadir sur les nerfs. La mission n’était pas si simple qu’il l’aurait cru. Et en prime, il s’était sûrement mis la moitié de la ville à dos, tout ça pour rien. Il fallait donc au moins sécuriser son accès au Majlis, c’était le dernier espoir pour retrouver le parchemin par d’autres moyens.

Mais avec la menace à peine voilée de Cheikh Fayssal la veille, cet espoir s’évanouissait. Et avec lui, la fin de son séjour à Hiwar.

Il se retourna. Les cavaliers avaient disparu, sans qu’il ne les ait entendus. Le soleil commençait à amorcer sa descente à l’horizon. Dans une heure ou deux, le crépuscule. Nadir se dit qu’il n’avait jamais visité la bibliothèque à cette heure, ce devait être sûrement un spectacle remarquable que de voir la bâtisse nimbée d’une lueur rougeâtre. Le jardin à l’intérieur devait être encore plus appréciable avec la fraîcheur de la nuit, comme celle qu’il avait passée à la Kasbah lors de la réception.

Il se surprit à se remémorer cette nuit, et sa première rencontre brève avec Lamia. Il ne la connaissait pas encore très bien alors. Mais aujourd’hui, son cœur s’emballait à l’idée de rejoindre le Majlis et de discuter avec elle, dans un cocon de jasmin.

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